Si tu as déjà voyagé en Thaïlande, tu as sûrement senti la différence. Tu quittes la frénésie moite de Bangkok, tu prends un train de nuit ou un vol vers le Nord, et en arrivant à Chiang Mai ou Chiang Rai, l’atmosphère change instantanément. Le rythme est plus lent, les gens semblent plus détendus (sabai sabai), l’architecture des temples est plus boisée, plus « terrienne », et la nourriture a des saveurs uniques.
Ce sentiment de différence n’est pas une illusion touristique. C’est l’héritage vivant d’une civilisation distincte : le Royaume de Lanna.
Pendant des siècles, le Nord de la Thaïlande actuelle n’était pas « thaïlandais » (siamois). C’était un empire indépendant, puissant, avec sa propre langue, son propre script, ses propres rois et sa propre culture raffinée. Le Lanna, littéralement le « Royaume au Million de Rizières », est le cœur battant de l’identité nordiste. Pour comprendre le Nord, il faut remonter le temps, bien avant l’unification moderne du pays.
La genèse : Le Roi Mengrai et la fondation de la « Ville Nouvelle » (1296)
L’histoire du Lanna commence vraiment avec un homme : le Roi Mengrai. C’est le héros fondateur, le Charlemagne du Nord.
Au 13ème siècle, les peuples Taï migrent depuis le sud de la Chine. Mengrai, un chef de clan visionnaire, unifie les différentes cités-états de la région (comme Chiang Saen et Chiang Rai). Il forge des alliances stratégiques avec d’autres royaumes puissants (notamment Sukhothai et Phayao) pour se protéger de la menace mongole au nord et de l’Empire Khmer au sud.
En 1296, Mengrai fonde sa capitale définitive. Il choisit un site au pied de la montagne sacrée Doi Suthep, au bord de la rivière Ping. Il la nomme Chiang Mai, ce qui signifie littéralement « Ville Nouvelle ».
Le Royaume de Lanna est né. Il va prospérer grâce à sa position stratégique sur les routes commerciales entre la Chine, la Birmanie et le Laos, et grâce à l’abondance de ses plaines rizicoles irriguées (d’où le nom « Million de Rizières »).
L’Âge d’Or culturel et spirituel (XVe siècle)
Le Lanna atteint son apogée au 15ème siècle, notamment sous le règne du roi Tilokaraj. C’est une période de faste incroyable où la culture locale s’épanouit.
Le Bouddhisme comme ciment
Le Lanna devient un centre majeur du bouddhisme Theravada en Asie du Sud-Est. Le roi Tilokaraj accueille le 8ème Conseil Bouddhique mondial à Chiang Mai en 1477 (au Wat Chet Yot), un événement qui place son royaume sur la carte spirituelle du monde.
Les temples (Wat) construits à cette époque définissent le style Lanna : des toits multiples superposés qui descendent très bas, une utilisation intensive du bois de teck sculpté, et une atmosphère plus sombre et mystique à l’intérieur des viharns (salles d’assemblée), par opposition aux temples très lumineux et dorés de Bangkok.
Une identité distincte : Langue et douceur de vivre
C’est ce qui frappe encore aujourd’hui. Le Lanna avait (et a toujours) sa propre langue, le Kam Mueang (la langue des citadins), avec son propre alphabet rond et élégant (le script Lanna Yuan), très différent de l’alphabet thaï standard de Bangkok.
Quand j’étais étudiant, mes amis de Bangkok se moquaient gentiment de l’accent du Nord, le trouvant lent et traînant. Cette langue reflète une culture où la politesse, la douceur et le respect de la hiérarchie sociale sont encore plus marqués que dans le centre du pays. C’est la fameuse « douceur de vivre » du Nord.

Une gastronomie à part : Le goût du Lanna
Impossible de parler du Lanna sans parler de sa cuisine traditionnelle. Oublie le Pad Thaï (qui est un plat de Bangkok) ou les currys verts très liquides à base de lait de coco du centre.
La cuisine Lanna est une cuisine de montagne, influencée par la Birmanie, la Chine du Yunnan et le Laos. Elle est plus herbacée, plus amère, souvent moins pimentée (mais pas toujours !) et utilise moins de lait de coco.
Les incontournables du Lanna :
- Khao Soi : Le plat roi ! Une soupe de nouilles au curry (influence birmane), avec du poulet ou du bœuf, surmontée de nouilles croustillantes, d’échalotes et de chou mariné.
- Sai Oua : La célèbre saucisse du Nord, bourrée d’herbes fraîches, de citronnelle et de galanga.
- Nam Prik Ong / Nam Prik Noom : Des « dips » (sauces à tremper) à base de piment et de tomate ou d’aubergine, servis avec des légumes frais, des herbes et de la couenne de porc frite.
- Khanom Jeen Nam Ngiao : Des nouilles de riz fermenté dans une soupe de tomates et de sang de porc, très typique et au goût unique.
Le déclin, l’occupation birmane et l’intégration au Siam
Comme tous les grands empires, le Lanna a connu le déclin. Affaibli par des querelles de succession internes, le royaume tombe en 1558 aux mains des Birmans.
Commencent alors deux siècles d’occupation et de domination birmane (avec de brèves périodes d’indépendance). Cette longue présence explique pourquoi de nombreux temples dans le Nord ont une architecture de style birman très reconnaissable.
Ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle que les chefs locaux du Nord s’allient au nouveau Royaume de Siam (basé à Bangkok) pour chasser les Birmans. Le Lanna devient alors un royaume vassal du Siam. Au fil du 19e et du début du 20e siècle, les rois de Thaïlande (notamment Rama V) vont progressivement intégrer administrativement le Nord pour créer l’État-nation thaïlandais moderne, mettant fin officiellement à l’indépendance du Lanna.

Conclusion : Le Lanna aujourd’hui, une renaissance fière
Aujourd’hui, le Royaume de Lanna n’existe plus politiquement, mais il est plus vivant que jamais culturellement.
Après des décennies de « siamisation » forcée par Bangkok au 20e siècle, on assiste depuis les années 90 à une formidable renaissance Lanna. Les jeunes du Nord réapprennent à parler le Kam Mueang, les panneaux de rue affichent à nouveau le script ancien, l’architecture traditionnelle est valorisée dans les nouveaux hôtels, et la fierté d’être « Khon Meuang » (gens du Nord) est revendiquée haut et fort.
Visiter le Nord aujourd’hui, ce n’est pas visiter une simple province thaïlandaise. C’est explorer les terres d’un ancien empire qui a su garder son âme. Quand vous mangerez un Khao Soi à Chiang Mai en regardant un temple en teck, souvenez-vous : vous goûtez à l’histoire du Million de Rizières.
FAQ : Lanna et Nord de la Thaïlande
Le cœur historique du Lanna est sans conteste Chiang Mai. Dans la vieille ville fortifiée (le « Carré »), vous trouverez des temples magnifiques comme le Wat Phra Singh (considéré comme l’exemple classique du style Lanna avec sa chapelle Lai Kham) ou le Wat Chedi Luang. Pour une expérience plus ancienne, la ville de Lampang (au sud de Chiang Mai) possède des temples en bois de teck incroyables, comme le Wat Phra That Lampang Luang, l’un des plus beaux du pays.
Oui, nettement ! Le Kam Mueang (ou Thaï du Nord) est une langue tonale distincte, bien que cousine du Thaï central. Les tons sont différents, le vocabulaire courant change (par exemple, « bonjour » se dit souvent Jao au lieu de Khrap/Kha pour répondre), et le rythme est plus lent. Cependant, rassurez-vous : tout le monde parle et comprend le Thaï standard de Bangkok, enseigné à l’école. Vous n’aurez aucun problème pour communiquer en tant que touriste.
Oh que oui ! La plus célèbre est Yi Peng, qui coïncide avec Loy Krathong (en novembre). C’est le fameux festival des lanternes célestes (khom loi). Voir des milliers de lanternes s’envoler dans le ciel nocturne de Chiang Mai est une expérience Lanna inoubliable (bien que très touristique aujourd’hui). Le Songkran (Nouvel An thaï en avril) est aussi célébré avec une ferveur particulière dans le Nord, avec des processions traditionnelles et beaucoup d’eau !


