La Thaïlande détient un record mondial dont elle se passerait bien : c’est le pays qui a connu le plus grand nombre de coups d’État militaires réussis dans l’histoire moderne (13 succès depuis 1932, et presque autant de tentatives ratées).
Pour le touriste qui sirote son cocktail sur une plage de Phuket, cette réalité semble lointaine. Pourtant, cette instabilité chronique est le moteur de la société thaïlandaise contemporaine. Le « Pays du Sourire » est aussi le pays des fractures politiques profondes, où la volonté du peuple exprimée dans les urnes est régulièrement annulée par les chars d’assaut ou des décisions de justice controversées.
Pourquoi une nation si apparemment unie est-elle politiquement si divisée ? Comment une armée moderne peut-elle encore prendre le pouvoir au 21e siècle ? Plongée dans le « cercle vicieux » de la politique siamoise.
1932 : La révolution fondatrice et la fin de l’absolutisme
Tout commence vraiment le 24 juin 1932. Ce jour-là, un petit groupe d’officiers militaires et de civils éduqués en Occident, s’appelant le « Khana Ratsadon » (Parti du Peuple), mène un coup d’État sans effusion de sang contre le roi Rama VII.
Ce n’est pas une révolution populaire, mais une révolution de palais menée par l’élite. Elle met fin à des siècles de monarchie absolue. Le Siam devient une monarchie constitutionnelle. Le Roi en Thaïlande règne, mais ne gouverne plus directement ; le pouvoir passe à un Premier ministre et une assemblée.
Cependant, le péché originel de la démocratie thaïe est là : elle a été instaurée par des militaires. Dès le début, une lutte s’engage entre la faction civile (qui veut une vraie démocratie) et la faction militaire (qui veut un régime autoritaire). C’est l’armée qui gagnera rapidement, dominant la scène politique pendant la majeure partie du 20e siècle, souvent sous prétexte de protéger le pays du communisme pendant la guerre froide.
La mécanique du chaos : Le « cercle vicieux » thaïlandais
Depuis des décennies, la Thaïlande semble enfermée dans une boucle répétitive que les politologues appellent le « cercle vicieux » :
- Élections : Des gouvernements civils sont élus démocratiquement.
- Crise : Ces gouvernements sont accusés de corruption massive, d’abus de pouvoir, ou de menacer les institutions traditionnelles (Monarchie, Armée). Des manifestations monstres paralysent Bangkok.
- Coup d’État : L’armée intervient pour « rétablir l’ordre » et « protéger la nation », souvent avec l’approbation tacite de l’élite de Bangkok. La constitution est déchirée.
- Régime militaire : Une junte gouverne, réécrit une nouvelle constitution (la Thaïlande en a eu 20 !) pour affaiblir les partis politiques.
- Retour aux urnes : Sous pression, l’armée organise de nouvelles élections… et le cycle recommence.
L’armée thaïlandaise ne se voit pas comme une simple force de défense, mais comme le « gardien ultime » des trois piliers de la nation (Nation, Religion, Roi), avec un droit de veto sur la démocratie.
L’ère contemporaine : La fracture « Jaunes » contre « Rouges »
Le début du 21e siècle a vu l’émergence d’une nouvelle fracture qui a mené aux coups d’État de 2006 et 2014. Tout tourne autour d’un homme : Thaksin Shinawatra.
Milliardaire des télécoms devenu Premier ministre en 2001, Thaksin a révolutionné la politique thaïe. Il a été le premier à s’adresser directement aux masses rurales pauvres du Nord et du Nord-Est (Isan) avec des politiques populistes efficaces (comme la santé quasi-gratuite). Ils l’ont adoré et l’ont réélu massivement.
Mais Thaksin était aussi accusé de corruption massive, d’autoritarisme et, plus grave aux yeux de l’élite, de vouloir rivaliser avec l’influence de la monarchie. Le pays s’est coupé en deux :
- Les Chemises Jaunes (L’Establishment) : L’élite de Bangkok, les royalistes, les classes moyennes urbaines, les militaires et les hauts fonctionnaires. Ils manifestaient contre Thaksin pour « sauver la monarchie ».
- Les Chemises Rouges (Les Populistes) : Les ruraux, les ouvriers, les classes populaires qui voyaient en Thaksin leur champion et réclamaient que leur vote soit respecté.
Cette lutte a débouché sur des violences sanglantes en 2010 et deux interventions militaires pour chasser Thaksin, puis sa sœur Yingluck, du pouvoir.
La nouvelle vague : La Génération Z et le salut à trois doigts
Depuis le dernier coup d’État de 2014, la dynamique a changé. Le général putschiste Prayut Chan-o-cha est resté au pouvoir pendant 9 ans (d’abord comme chef de la junte, puis comme Premier ministre « élu » grâce à une constitution taillée sur mesure).
Mais à partir de 2020, une nouvelle force est née : la jeunesse. Des étudiants, puis des lycéens, ont lancé un mouvement de protestation inédit. Utilisant le salut à trois doigts (inspiré de Hunger Games) comme symbole de résistance, ils ont brisé les tabous ultimes.
Pour la première fois dans l’histoire, les manifestants n’ont pas seulement demandé le départ des militaires et une nouvelle constitution. Ils ont publiquement, sur scène, demandé une réforme de la monarchie pour limiter ses pouvoirs. C’était un séisme culturel dans un pays où la loi de lèse-majesté est si sévère.

Conclusion : Une démocratie toujours en sursis
Aujourd’hui, la Thaïlande est dans une phase de « paix armée ». Les élections les plus récentes (2023) ont montré une victoire écrasante des partis pro-démocratie (notamment le parti jeune et progressiste « Move Forward »), mais le système mis en place par les militaires (via un Sénat non élu) a réussi à bloquer leur accès au pouvoir, forçant un compromis bancal.
La Thaïlande reste un pays où la société civile est vibrante, éduquée et désireuse de démocratie réelle, mais où les structures de pouvoir traditionnelles (armée, élite conservatrice) conservent la capacité de « débrancher la prise » quand le résultat des urnes ne leur convient pas. La prochaine « saison » du cercle vicieux n’est jamais très loin.
FAQ : Les révolutions politiques en Thaïlande
En général, non. Les manifestations politiques thaïlandaises sont très localisées (certains quartiers de Bangkok, autour des ministères ou des monuments clés) et sont souvent annoncées à l’avance. Le reste du pays et les zones touristiques (plages, îles) ne sont absolument pas affectés. La règle d’or est de s’informer via les médias locaux anglophones et d’éviter simplement les zones de rassemblement. Les touristes ne sont jamais la cible de ces mouvements.
C’est un héritage historique (comme vu dans notre article sur la Guerre Froide). L’armée thaïlandaise ne se considère pas comme une simple force de défense sous contrôle civil. Elle se voit comme le « gardien ultime » de la Nation, de la Religion et surtout du Roi. Cette idéologie, couplée à ses intérêts économiques immenses (elle contrôle de nombreuses entreprises et des médias), lui donne un sentiment de légitimité pour intervenir lorsque les politiciens élus sont jugés corrompus ou dangereux pour l’ordre établi.
Il est fortement déconseillé de le faire publiquement ou sur les réseaux sociaux. Même si vous êtes passionné, la politique thaïe est extrêmement complexe et les susceptibilités sont à fleur de peau. De plus, certaines lois (comme celle sur la cybercriminalité ou le lèse-majesté si le sujet dévie) peuvent être utilisées contre des étrangers. Contentez-vous d’observer et de poser des questions discrètes à des amis thaïlandais de confiance.


