Lorsque vous vous promenez dans Bangkok, vous ne le réalisez peut-être pas, mais chaque temple majeur, chaque nom de grande avenue (pensez à « Rama I Road », « Rama IV Road »), et l’existence même de cette mégalopole sont liés à une seule et même famille : la dynastie Chakri.
Depuis 1782, neuf rois (et désormais un dixième) se sont succédé sur le trône du Siam, devenu Thaïlande. Leur histoire n’est pas juste une suite de dates et de couronnements. C’est le récit incroyable d’une nation qui a failli disparaître après la destruction de son ancienne capitale, et qui s’est relevée grâce à des monarques visionnaires, guerriers d’abord, puis diplomates de génie, qui ont réussi l’exploit unique en Asie du Sud-Est d’éviter la colonisation européenne.
Les origines tumultueuses : De la cendre d’Ayutthaya à la naissance de Bangkok
Pour comprendre la naissance de la dynastie, il faut remonter à l’une des heures les plus sombres de l’histoire thaïe : la chute d’Ayutthaya en 1767. L’ancienne capitale splendide est rasée par les armées birmanes. Le royaume est en miettes.
L’avènement du général Chakri (Rama I)
Un général, Taksin, parvient à réunifier le pays temporairement. Mais c’est l’un de ses meilleurs commandants, Thong Duang, qui prendra finalement le pouvoir en 1782. Il est couronné sous le nom de Rama I, fondant ainsi la dynastie Chakri.
Son premier coup de génie ? Déplacer la capitale. Il juge le site de Thonburi (sur la rive ouest du fleuve Chao Phraya) trop vulnérable. Il décide de déplacer le cœur du pouvoir sur la rive est, un site stratégique protégé par le fleuve : c’est la naissance de Bangkok (Krung Thep). Il ordonne immédiatement la construction du Grand Palais et du Wat Phra Kaeo pour abriter le Bouddha d’Émeraude, symboles de la renaissance du royaume.
Les monarques modernisateurs : Quand le Siam s’ouvre au monde (Rama IV et V)
Le milieu du 19e siècle est une période critique. Les puissances coloniales (Britanniques en Birmanie et Malaisie, Français en Indochine) encerclent le Siam. La survie du pays dépend de deux rois exceptionnels.
Rama IV (le roi Mongkut) : Le moine érudit
Monté sur le trône en 1851 après avoir été moine pendant 27 ans, Rama IV est un intellectuel brillant. Il comprend que pour résister à l’Occident, il faut maîtriser ses codes. Il apprend l’anglais, le latin, l’astronomie et ouvre le pays au commerce international (traité Bowring avec les Britanniques). Il initie la modernisation sans renier l’identité siamoise.
Rama V (le roi Chulalongkorn) : Le « Grand Roi Aimé »
Fils du précédent, Rama V (règne : 1868-1910) est sans doute le monarque le plus vénéré de l’histoire thaïlandaise. C’est le grand modernisateur. C’est à lui que la Thaïlande doit :
- L’abolition de l’esclavage, réalisée progressivement et sans violence.
- La création d’une administration moderne, d’une armée de métier, des postes et des premiers chemins de fer.
- Une diplomatie incroyablement habile, cédant certains territoires périphériques (au Laos et au Cambodge actuel) pour préserver le cœur de l’indépendance siamoise face à la France et l’Angleterre.
Aujourd’hui encore, des millions de Thaïlandais prient devant son portrait tous les mardis (son jour de naissance).

Le tournant du 20e siècle : De la monarchie absolue au « Père de la Nation »
Le 20e siècle apporte des bouleversements majeurs qui redéfinissent le rôle de la dynastie.
1932 : La fin de la monarchie absolue (Rama VII)
Sous le règne du roi Prajadhipok (Rama VII), un coup d’État pacifique mené par une élite civile et militaire met fin à des siècles de monarchie absolue. Le Siam devient une monarchie constitutionnelle. Le Roi en Thaïlande, bien que perdant ses pouvoirs directs, reste le chef de l’État et le protecteur de la religion.
Le long règne de Rama IX : L’âme de la nation
Après le règne court et tragique de Rama VIII, son frère, Bhumibol Adulyadej (Rama IX) monte sur le trône en 1946. Il y restera 70 ans, devenant le monarque au règne le plus long de l’histoire du pays.
Rama IX a redéfini la monarchie en Thaïlande. Il a passé des décennies à parcourir les coins les plus reculés du pays, lançant des milliers de « Projets Royaux » pour aider les agriculteurs et développer les zones rurales. Il est devenu une figure morale intouchable, une force stabilisatrice majeure lors des nombreuses crises politiques et coups d’État qu’a traversés le pays. Pour la plupart des Thaïlandais, il était bien plus qu’un roi : il était le « Père » de la nation.
L’ère actuelle : La continuité sous Rama X
Au décès de Rama IX en 2016, le pays est entré dans une période de deuil pendant un an. Son fils, le roi Maha Vajiralongkorn, lui a succédé sous le nom de Rama X.
Son couronnement grandiose en 2019 a rappelé au monde entier le faste et les traditions séculaires (mélange de bouddhisme et d’hindouisme) qui entourent encore la dynastie Chakri. Le règne actuel s’inscrit dans la continuité de cette lignée qui a toujours su s’adapter pour rester au centre de la vie thaïlandaise.
FAQ – Dynastie Chakri
C’est souvent affirmé par les classements internationaux (comme Forbes), qui estiment la fortune royale à plusieurs dizaines de milliards de dollars, devant les monarques du Golfe ou la Reine d’Angleterre. Cette fortune est gérée par le « Crown Property Bureau » (Bureau des Propriétés de la Couronne). Elle inclut d’immenses terrains de premier choix à Bangkok et des parts majoritaires dans de grandes entreprises nationales (banques, cimenteries).
C’est une question que tous les voyageurs se posent ! Le roi Bhumibol (Rama IX) a régné pendant 70 ans. Pour l’immense majorité des Thaïlandais, il a été une figure paternelle rassurante tout au long de leur vie. Son décès en 2016 a été un traumatisme national. Les portraits que vous voyez sont des marques d’un respect et d’une affection qui perdurent au-delà de la mort.
Non. Depuis la révolution thaïlandaise de 1932, le pays est une monarchie constitutionnelle. Le Roi n’est plus un monarque absolu qui dirige le gouvernement au quotidien. Cependant, comme nous l’avons vu dans l’article précédent sur la monarchie en général, son influence morale et son pouvoir « de réserve » restent immenses, bien supérieurs à ceux d’un monarque européen par exemple. Il reste le chef de l’État et des armées.


