C’est un sujet absolument passionnant, souvent méconnu des touristes qui voient la Thaïlande comme un éternel havre de paix. Pourtant, le Royaume de Siam (devenu Thaïlande juste avant la guerre) a joué un rôle complexe, unique et parfois ambigu durant la seconde guerre mondiale.
La Thaïlande n’était ni une simple victime occupée comme la France, ni un agresseur comme le Japon. Elle était dans une zone grise : une alliée « forcée » du Japon, tout en abritant une résistance héroïque qui a sauvé son indépendance après la guerre.
Le contexte d’avant-guerre : Un nationalisme montant
À la fin des années 1930, la Thaïlande (qui vient de changer de nom, abandonnant « Siam » en 1939) est dirigée par un homme fort : le Maréchal Plaek Phibun Songkhram (souvent appelé « Phibun »).
Phibun est un nationaliste admirateur des régimes forts d’Europe et du Japon. Son objectif est de moderniser le pays à marche forcée et de récupérer des territoires « perdus » au profit des puissances coloniales françaises (Indochine) et britanniques (Birmanie, Malaisie) à ses frontières. Dans un premier temps, il voit l’Empire du Japon comme un modèle de réussite asiatique capable de défier l’Occident.
8 décembre 1941 : L’invasion éclair et le choix de la survie
La date est facile à retenir : c’est le même jour (en raison du décalage horaire) que l’attaque de Pearl Harbor.
Une résistance de quelques heures
Aux premières heures du 8 décembre 1941, l’armée impériale japonaise débarque simultanément sur plusieurs points de la côte est de la Thaïlande et franchit la frontière cambodgienne.
L’armée thaïlandaise, la police et des volontaires résistent courageusement pendant quelques heures, faisant des centaines de morts des deux côtés. Mais la disproportion des forces est flagrante. Le gouvernement de Phibun Songkhram fait un calcul froid : résister signifie la destruction totale et une occupation brutale (comme en Chine ou aux Philippines).
Le cessez-le-feu et le pacte avec le diable
Avant la fin de la journée, Phibun ordonne le cessez-le-feu. Il signe un armistice qui autorise les troupes japonaises à traverser le territoire thaïlandais pour aller attaquer les colonies britanniques de Birmanie et de Malaisie.
Quelques semaines plus tard, sous pression intense, la Thaïlande signe une alliance militaire formelle avec le Japon et, en janvier 1942, déclare officiellement la guerre aux États-Unis et à la Grande-Bretagne.
La vie sous la « présence » japonaise : Une occupation qui ne dit pas son nom
Officiellement, la Thaïlande est une alliée, pas un pays occupé. Les Japonais parlent de « présence amicale ». Dans les faits, la réalité est bien différente.
Une économie asphyxiée et Bangkok sous les bombes
Plus de 150 000 soldats japonais stationnent dans le pays. Ils réquisitionnent la nourriture, les matières premières et utilisent les infrastructures, provoquant des pénuries graves et une inflation galopante pour la population locale. Le ressentiment anti-japonais grandit rapidement.
De plus, en tant qu’alliée du Japon, Bangkok devient une cible légitime. À partir de 1944, les bombardiers B-29 américains pilonnent les infrastructures stratégiques de la capitale (gares, ponts, centrales électriques), causant de nombreuses victimes civiles.
Le « Seri Thai » : L’incroyable mouvement de résistance souterrain
C’est la partie la plus fascinante de cette histoire, digne d’un roman d’espionnage. Alors que le Premier ministre Phibun collabore avec le Japon, une résistance s’organise au plus haut sommet de l’État.
Pridi Banomyong : Le Régent résistant
Le chef de la résistance intérieure n’est autre que Pridi Banomyong, le Régent du jeune Roi (qui est en Suisse à l’époque). Pridi, une figure intellectuelle majeure, utilise sa position pour organiser le mouvement Seri Thai (« Thaïlandais Libres ») au nez et à la barbe des Japonais. Il cache des agents alliés, fournit des renseignements vitaux (météo, mouvements de troupes) aux Américains et aux Britanniques, et prépare une insurrection.
L’héritage sombre de la guerre : Le Chemin de fer de la Mort (Kanchanaburi)
Kanchanaburi, c’est le chapitre le plus tragique de la guerre en Thaïlande.
Pour ravitailler leur front en Birmanie sans passer par la mer (dangereuse à cause des sous-marins alliés), les Japonais décident de construire une ligne de chemin de fer de 415 km à travers la jungle dense et montagneuse entre la Thaïlande (Kanchanaburi) et la Birmanie.
Pour ce faire, ils utilisent environ 60 000 prisonniers de guerre alliés (Britanniques, Australiens, Hollandais, Américains) et plus de 200 000 travailleurs forcés asiatiques (romusha).
Les conditions sont effroyables : maladies (choléra, malaria), malnutrition, brutalité des gardes. On dit qu’un homme est mort pour chaque traverse posée. Le célèbre Pont de la rivière Kwai est le symbole mondial de cette souffrance.
Le Pont de la rivière Kwai est très touristique aujourd’hui. Mais si vous voulez vraiment ressentir l’histoire, il faut aller plus loin, au Hellfire Pass (le col du feu de l’enfer). C’est une tranchée creusée dans la roche à la main par les prisonniers. L’ambiance y est encore lourde, silencieuse. Le musée mémorial géré par les Australiens est bouleversant. C’est une visite indispensable.
L’après-guerre : Le miracle diplomatique thaïlandais
Quand le Japon capitule en août 1945, la Thaïlande devrait logiquement être dans le camp des vaincus, traitée comme l’Allemagne ou le Japon.
Pourtant, grâce à un tour de force diplomatique exceptionnel, la Thaïlande parvient à éviter l’occupation et les réparations de guerre lourdes.
- L’argument du « double jeu » : Les Thaïlandais arguent que la déclaration de guerre était illégale et faite sous la contrainte.
- Le soutien américain : Grâce à l’action du mouvement Seri Thai et de l’ambassadeur aux USA, les Américains, qui cherchent déjà des alliés anticommunistes en Asie pour la Guerre Froide qui s’annonce, décident de ne pas traiter la Thaïlande comme un ennemi.
Le Premier ministre Phibun est brièvement arrêté pour crimes de guerre, mais rapidement libéré. La Thaïlande s’en sort indemne, conservant son indépendance, un exploit unique dans la région.
FAQ – Seconde guerre mondiale en Thaïlande
Oui, bien que moins évidents qu’à Kanchanaburi. Le site le plus accessible est le Musée National de Bangkok, qui possède une section historique couvrant cette période, bien que souvent discrète. Vous pouvez aussi voir des traces de l’époque comme le Monument de la Victoire (Victory Monument), érigé en 1941 pour célébrer une courte victoire militaire contre les Français en Indochine, juste avant l’arrivée des Japonais.
Les relations actuelles sont excellentes. Le Japon est l’un des plus grands investisseurs étrangers en Thaïlande (l’industrie automobile thaïlandaise est largement dominée par les marques japonaises). Il n’y a pas de ressentiment anti-japonais généralisé dans la population, contrairement à ce qu’on peut trouver en Chine ou en Corée.
Très peu. L’armée thaïlandaise a mené une campagne limitée pour « récupérer » des territoires dans le nord de la Birmanie britannique (l’État Shan), mais elle n’a pas été engagée dans des combats majeurs contre les forces américaines ou britanniques dans le Pacifique. Le gouvernement a surtout cherché à éviter d’envoyer ses troupes au front pour le compte du Japon.


